Interview Byzance.

Interview : Ping-pong créatif avec le duo de designers Byzance.

ROBIN GARABEDIAN / STORIES / 27.08.2018 

Laïs Duruy et Claire Le Bouteiller, les deux figures qui composent le duo Byzance viennent de signer la dernière campagne de lancement de la collection S/S pour les sacs à main de la marque Lancel et s’apprête à remettre le couvert à l’occasion de la collection F/W. Leur 6ème projet réalisé sur A line. L’occasion de revenir sur leurs parcours, de discuter de leurs inspirations et du co-freelancing à travers une interview croisée. À dévorer sans modération.

Robin Garabedian : Présentez-nous votre parcours ? Comment en êtes-vous arrivé là ?

Laïs Duruy (L) : On a fait des études d’art dans les 4 grandes écoles d’art parisienne, Duperré, Olivier de Serres, Boulle et Estienne où l’on s’est rencontrées. J’ai commencé à travailler pendant 3 ans en tant que Directrice Artistique générale pour un studio de graphisme aux côtés de Leslie David, une Directrice Artistique assez connue dans le milieu. On travaillait déjà énormément sur les motifs, l’illustration. À cette époque on a par exemple réalisé toute l’identité de la Brasserie Barbès, l’identité du festival We Love Green (un des premiers). On a fait des covers d’album – Etienne Daho, Metronomy – et puis des projets luxe. Beaucoup de projets luxe. On a dû collaborer avec  toutes les maisons de luxe possibles (Dior, Chanel, Louis Vuitton, Lancôme, APC, Kitsuné…) On bossait pour tout le monde.

Claire Le Bouteiller (C) : Moi j’avais très envie de quitter Paris et m’éloigner un peu du design parisien que je trouvais très formaté et très masculin. Donc je suis partie vivre à Copenhague où je travaillais pour une agence de design où il n’y avait que des femmes ! J’y ai collaboré avec des marques comme Hay et c’est aussi là que j’ai commencé à faire de la DA photo shooting pour Muuto notamment. Je me suis par la suite retrouvée à New York dans une grosse boîte de design qui s’appelle 2 x 4. Ça m’a donné l’opportunité de réaliser toute la communication de la Fondation Prada en Italie, de travailler pour Nike, et puis du luxe aussi Miu Miu, etc. Je suis ensuite devenue designer au Metropolitan Museum of Art, toujours à New York. J’y ai fait énormément d’édition, des expos, des livres, des invitations… l’occasion de parfaire mon expertise de typographe.

travailler dans le luxe est super intéressant car les attentes sont tellement hautes que cela t’oblige à être ultra sharp et efficace dès les premières ébauches

R : Vous aviez chacune vos vies (de salarié) à l’autre bout du monde. Pourquoi et comment avez-vous décidé de devenir freelance ?

C : Je voulais quitter New York et le MET pour retrouver davantage de challenge et puis l’image et la couleur me manquaient… J’en ai parlé à Laïs pour voir si ça ne pouvait pas être l’occasion de bosser ensemble de temps en temps.

L : De mon côté ça faisait un moment que je travaillais avec Leslie (David) et je dois avouer que je commençais à avoir envie de signer mes propres créations. Du coup on s’est dit que si l’envie était partagée, il n’y avait pas de raison pour ne pas se lancer… Des amis dans le luxe, la musique nous ont dit “Ah enfin elles sont à leurs comptes, on va les faire bosser !” Et ça a marché du tonnerre dès la première année !

 

 

R : Pourquoi ce nom, Byzance ?

L & C : On voulait dégager un univers, on a donc pensé notre nom comme celui d’un parfum. On voulait qu’il soit source d’émotions, évoque des odeurs, des couleurs. Byzance a été une ville, qui n’existe plus, mais qui a été faite de milliards d’histoires auxquelles l’inconscient collectif associe des couleurs, des motifs. Il y avait dans ce choix un petit clin d’oeil, un petit côté “girl power” que l’on voulait incarner.

R : Comment avez-vous réussi à marier vos univers pour créer une pâte Byzance et la faire évoluer dans le temps ?

L : En général ce qu’aime l’une, l’autre l’aimera sauf grosse exception. On a la même vision et c’est pour ça que ça marche. Quand on a commencé, on a fait énormément de collage, et ce qui est cool avec le collage c’est qu’on commence à créer de la matière, et tu y vas au feeling. Toutes les deux on a de la peinture, des crayons, pleins de choses et on crée de la matière à 4 mains.

C : On est en ping-pong créatif permanent, même au niveau du design. Je pense qu’avec le temps notre processus est devenu plus “stable”, on se connait par coeur donc on se fait encore plus confiance. Et puis même si l’on n’a pas exactement les mêmes univers et mêmes influences, on a quand même les mêmes goûts ce qui rend les choses facile à marier.

Le co-freelancing nous apporte des clients que l’on n’aurait pas pu toucher sans une plateforme comme A line.

R: Vous êtes un duo créatif, avec vos sensibilités personnelles. Pourtant vous êtes consultées en tant que Byzance, entité unique. Comment travaillez-vous ensemble ? Quel est votre process créatif ?

C&L : La première chose c’est qu’on échange, beaucoup. Dès qu’on prend un brief on se balance des idées de manière brute, spontanée, sans filtre. Après on fait des recherches chacune de notre côté des moodboards. À chaque étape il y a une discussion avant que l’on se lance toutes les deux dans de la création pure. Les pistes créatives sont la plupart du temps des mélanges de nos créations. Mais une fois qu’une piste a été choisie, on se partage le travail de manière à ce qu’il y en ait une de nous deux qui pilote le projet.

Qu’est ce qu’A line et le co-freelancing vous apporte dans votre business au quotidien ?

L: Ça nous apporte déjà, de façon très pragmatique, des clients que l’on n’aurait pas pu toucher sans une plateforme de cette ampleur. Mais aussi l’opportunité de pouvoir travailler avec des gens qui ne sont pas dans notre petit cercle d’amis. Des gens qui peuvent en parallèle de nos expertises (graphistes/designers), nous apporter des compétences complémentaires, des concepteurs rédacteurs par exemple.

C : Des expertises que l’on n’a pas et qui permettent de donner une autre ampleur aux projets auxquels on répond, une dimension plus “solide”. C’est quelque chose de nouveau et de vraiment intéressant. Le fait de travailler en groupe et aussi un aspect qui nous a toujours plu et on se rend compte que pour se construire un réseau ça demande plus que de faire des vernissages. C’est l’occasion de se retrouver à travailler sur des projets avec des talents que l’on connaît de réputation et de bénéficier des opportunités business des uns et des autres.

À lire aussi : Case Study Lancel –  « Un été en Provence » célèbre la femme Lancel pour le lancement de la collection sacs à main été 2018.

 

R : Comment définiriez-vous la pâte byzance pour une marque qui souhaiterait travailler avec vous pour la première fois?

L : Craft. On essaye de toujours avoir quelque chose de fait à la main. En amont ou pendant un projet on va essayer d’injecter de la matière, de la peinture, du dessin.

C : Et moi si je devais utiliser un autre adjectif, peut être en contradiction avec craft, c’est sensible. Parce qu’on ne fait pas du craft trashy cool graphique ou du craft un peu sale comme certains peuvent le faire. On porte une attention énorme à la composition et le beau. Beaucoup de personnes revendiquent le fait que le beau n’est pas le paramètre le plus important en design, mais je pense qu’une image nous touche aussi parce qu’elle est belle et si la composition et les couleurs marchent bien ensemble. Même si ce que l’on crée est déconstruit, on arrive à toujours conserver cette sensibilité là.

Comme Lancel, Richemont ou Carrefour, réalisez vos projets marketing, créatifs, Tech & Data avec des équipes d'indépendants A line.

L’important est là. Ne jamais se poser de barrières, explorer, créer de nouvelles choses. En permanence.

R : Vos sources d’inspiration au quotidien ? Ce qui vous donne envie de créer?

C : On a instauré des matinées expositions une fois par mois toutes les deux. Ce qui est cool c’est qu’on organise ça chacune notre tour sans que l’autre soit au courant de ce qu’elle va voir. Dans les pays scandinaves ils font ça ! Des journées d’inspirations.

De manière plus globale, nos inspirations se mêlent, Laïs a un avis hyper pointu sur l’architecture, sur les choses qui s’éloignent vraiment de notre domaine. Pour ma part je suis très peinture, que cela soit très ancien ou de grands classiques comme Matisse, Gauguin. Et puis mon grand truc c’est la couleur. C’est quelque chose que j’ai partout et que je regarde énormément.

L: L’art est en effet une source d’inspiration énorme. Plus particulièrement les artistes/designers qui sont multifonctions. On va chercher l’inspiration à travers l’histoire. Les membres de l’école du Bauhaus sont une source d’inspiration inestimable. Ils faisaient un peu de tout, avec le textile par exemple, ils ont fait des choses qui pour moi n’ont toujours pas étaient égalées en terme d’esthétisme ou de composition. C’était des gens qui ne se freinaient pas en se disant que le design était fait pour servir, ou pour répondre à tel ou tel client. Ils s’amusaient à faire pleins de choses, et le résultat est magnifique.

Dans les années 80, il y a eu le mouvement Memphis aussi. Fondé par Ettore Sottsass, un artiste qui faisait de la photo, un peu de poésie, et qui s’est lancé avec un groupe de jeunes pour faire du mobilier, notamment avec Nathalie du Pasquier, qui a beaucoup travaillé les motifs. Là encore, pour moi, ce qu’ils ont créé ensemble via leur collectif n’a toujours pas été dépassé ! La preuve en est, 30 ans plus tard on s’en sert encore inspiration. Pour moi l’important est là. Ne jamais se poser de barrières, travailler sans limite de périmètre et explorer, créer de nouvelles choses, en permanence.

 

 

Votre secret pour processer tout ça à travers le temps ?

C : Au niveau plastique, depuis le tout début, on a une bibliothèque de textures et de formes qui fait aussi qu’on a une cohérence dans notre pâte. On scanne tout ce qu’on fait, on a une grande boîte aux trésors qui regroupe tous les dessins que l’on fait, les pistes qui n’ont pas été sélectionnées par les clients. Toute cette bibliothèque est scannée en ligne, et différenciée en pleins de dossiers et vectorisée peinture, encre, crayons, etc.

Pour n’importe quel projet, on peut piocher dedans. Et tous les 6 mois, même si elle est déjà énorme, on se lasse, on se prend un jour où l’on recrée des formes, de la texture, un alphabet en somme.

R : Un livre, un film, un son dont vous ne pouvez vous passer en ce moment ?

L : On passe pas mal de musique brésilienne en ce moment (je suis à moitié brésilienne).  Il a un film qui s’appelle Orfeu Negro qui a une bande originale absolument magnifique. Une sorte de Bossa Nova hyper chill, c’est super pour travailler.

C: Je viens de finir toute la série des Jean Giono. Il écrit comme on peut peindre, c’est sublime, c’est un naturaliste de l’écriture. C’est trop beau. Après il y aussi Novembre magazine, un magazine de DA photos, c’est beaucoup plus trashy, et beaucoup plus insolent. Ça nous pousse pour aller vers des trucs un peu moins beau et propre et ça on aime bien.

R : Un compte Instagram, une tendance à suivre absolument ?

L : On en suit énormément, mais il y le compte d’un mec qui s’appelle Alexis Jamet que j’adore. C’est un skateur peintre Il fait de l’animation de peinture, je sais pas vraiment comment il fait, mais c’est magnifique! Il a une forme de sensibilité que j’ai rarement vu dans  l’animation.

C : J’étanche ma soif de peinture avec le compte d’une artiste qui s’appelle Malin Gabriella Nordin, elle fait de la couleur pure, ajustée l’une à l’autre avec un côté fauviste, c’est vraiment jeté et je suis complètement addict.

Toujours se mettre à la place du client. Toujours être à l’écoute.

R : Un projet, ou une marque avec laquelle vous rêveriez de travailler ?

C & L : Clairement dans la mode, avec une marque “sauvage” qui prend des risques. On aime beaucoup ce que fait Amélie Pichard, une marque de chaussures qui s’autorise une communication assez “insolente”, plus ouverts à l‘art. Mais surtout on adorerait faire un walk show et tout gérer de A à Z, la scénographie, les mannequins, la vidéo, un truc à 360°.

 

 

R : Un conseil que vous souhaiteriez partager avec les autres membres de la communauté A line ?

L : Savoir bien s’entourer. Au début on a tendance à vouloir tout faire soi-même, mais c’est une erreur.  Mieux vaut collaborer avec une personne spécialisée sur une expertise plutôt que de s’obstiner à le faire de son côté. Le résultat final sera plus qualitatif et un client content vous le rend toujours bien. Il faut savoir partager, déléguer, même si tu sais qu’il faudra partager le gagne pain à la fin.

C : Toujours se mettre à la place du client. Toujours être à l’écoute. Ce n’est pas grave si le résultat n’est pas aussi “beau” ou aussi pointu que ce que tu l’aurais souhaité, l’important c’est la satisfaction client. Tu apprends ça avec l’expérience, ce n’est pas être désabusé, simplement être plus aligné.

R: La question Fooding : le plat que vous aimez manger quand vous avez besoin de trouver l’inspiration ?

C : C’est presque un péché mignon. Nos bureaux sont à Montreuil, et à partir du mois d’avril, on a notre petit rituel de la pause goûter à 16h. Il y a un petit camion qui s‘appelle Martinez qui fait des glaces artisanales. On fait la queue avec les enfants à 16h pour acheter notre boule de glace !

Vous êtes indépendant ? Créatif, consultant, développeur ? Venez travailler et briller sur A line.